Finie la dispersion, finis les chemins vicinaux ! Toute chose reviendra à son essence. A quoi bon des livres alors qu’existe, pour toutes les curiosités et toutes les soifs, le Livre ? A quoi bon les inquiétudes et les questionnements douloureux lorsque l’inépuisable sérénité est à portée de coeur?

C’est à la racine que le coup a été porté, afin que l’arbre ne prenne même pas, pour que n’émerge pas de la terre sa tête contre nature. Le bras n’a heureusement pas fléchi devant l’action salutaire, il n’a pas été arrêté ou dévié par l’apitoiement inopportun. Ainsi ont toujours agi ceux qui ont ouvert dans la nuit de l’impiété le chemin éblouissant de la croyance.

Boualem Yekker dénomme cette saison-là le dernier été de la raison. Parfois, le dernier été de l’histoire. En effet, le pays a ensuite tourné en roue libre, est sorti de l’histoire. Cet été-là fut donc le dernier. Car, après, le temps devint sans saisons et sans nuances. Il s’était mué en tunnel dont on ne voyait guère le bout. Le ciel avait, depuis, renoncé à sa luminosité ; le soleil avait cessé de caresser sensuellement et de taquiner des corps alanguis, il avait cessé de répandre son or pour saluer le jour qui naît et d’éclabousser de son sang le jour qui nous abandonne.

Une myriade d’associations – parmi lesquelles la Ligue féminine pour l’attachement à la voie de Dieu, la Ligue pour la réforme sociale et culturelle, la Ligue religieuse des arts plastiques, l’Association nationale de littérature pieuse, l’Association théologique pour l’édification civilisationnelle – ont quadrillé la société, effectuant un travail de sensibilisation mais aussi de surveillance, de harcèlement, de fichage, de dénonciation.

La ville a commencé par se scinder en deux espaces ennemis : celui, majoritaire, des hommes bardés de foi et de certitudes, et l’autre livré au questionnement, à l’inquiétude et aux brimades. Les deux ne communiquaient pas, ne se regardaient pas, ne se saluaient pas. Puis l’un des espaces a fini par réduire l’autre au silence, avant de l’effacer. Il caracole aujourd’hui tout seul, harnaché de certitudes flamboyantes.

Boualem Yekker n’a pas les certitudes des foules qui l’environnent. Il aurait pu être aujourd’hui plus tranquille. Le prix à payer n’est pas exorbitant : il aurait suffi de rejoindre le troupeau, de bêler à l’unisson, de prendre garde aux fausses notes.

On n’a pas encore chassé de ce pays la douce tristesse léguée par chaque jour qui nous abandonne. Mais le cours du temps s’est comme affolé, et il est difficile de jurer du visage du lendemain. Le printemps reviendra-t-il ?

Boualem Yekker, le protagoniste, incarne l’individu qui refuse de se plier aux normes établies. Sa lutte contre le conformisme souligne la valeur de l’individualisme face à l’homogénéité des masses. En effet, il aurait pu choisir la tranquillité en “rejoignant le troupeau”, mais il choisit plutôt de questionner et de remettre en cause l’ordre établi. Le personnage apporte une lueur d’espoir venant nuancer la pessimisme planant. Djaout souligne l’impact destructeur de la violence et de l’oppression sur la société. L’idée que “c’est à la racine que le coup a été porté” met en évidence que les fondements de la culture et de l’identité ont été attaqués, empêchant toute croissance ou épanouissement. Ce sentiment de perte se traduit par une vision pessimiste de l’avenir, où le temps est décrit comme un “tunnel” sans issue, symbolisant un présent oppressant et un futur incertain. La dualité de la société est un thème central. La description d’une ville divisée en deux espaces antagonistes illustre le profond schisme social. D’un côté, il y a les “hommes bardés de foi et de certitudes”, représentant une vision rigide et dogmatique. De l’autre, ceux qui sont confrontés à l’incertitude et à la remise en question. Ce contraste met en lumière le conflit entre tradition et modernité, croyance et scepticisme. Les “myriades d’associations” mentionnées symbolisent un contrôle social oppressif, où des groupes se livrent à une surveillance et à un harcèlement moral. Cela met en lumière les dangers d’une société où la conformité est valorisée et où le questionnement est réprimé. La “douce tristesse” qui persiste évoque une mélancolie ancrée dans l’expérience humaine. La question ouverte sur le retour du printemps laisse une lueur d’espoir, suggérant que même dans les temps les plus sombres, un changement positif pourrait survenir.